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    • 30 NOV 21
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    « Des médecins dans des cabines ou l’ubérisation de la médecine » : le coup de gueule de Baptiste Beaulieu sur France Inter

    « Des médecins dans des cabines ou l’ubérisation de la médecine » : le coup de gueule de Baptiste Beaulieu sur France Inter

    « Un pseudo-cabinet médical tel un photomaton en libre service… L’idée : entrer dans une cabine et, en un coup de carte vitale, vous voilà en pleine consultation avec un docteur en médecine.

    Baptiste Beaulieu partage son désarroi vis-à-vis de cette invention car, selon lui, tout n’est pas uberisable.

    Si vous allez à Toulouse, dans un certain supermarché dont je vais taire le nom, vous trouverez, entre les étals de fonds de teint et de pommes de terre, une jolie petite cabine, à peu près de la taille d’un photomaton, sur laquelle est écrit, en majuscules et couleurs vives :

    DES MÉDECINS GÉNÉRALISTES ET SPÉCIALISTES VOUS ATTENDENT DERRIÈRE CETTE PORTE !!!

    Le tout agrémenté d’un gros point d’exclamation pour qu’on saisisse bien la chance de pouvoir bénéficier d’un tel privilège ! Vous entrez dans la petite cabine, vous refermez la porte derrière vous et Hop ! un coup de carte vitale plus tard, vous voilà en pleine discussion avec un docteur en médecine.

    C’est pas merveilleux, ça ? Mais je suis sûr qu’on peut aller plus loin : ne pourrait-on pas supprimer l’écran de téléconsultation par une boîte mail où on écrirait : « j’ai mal au ventre et j’ai envie de me flinguer » et HOP ! On reçoit une ordonnance pour du spasfon et un anxiolytique SANS avoir eu besoin de parler à qui que ce soit ! Le pied !

    Puis faut bien résoudre le problème des déserts médicaux, et si on peut le régler à moindre frais, l’affaire est entendue !

    Moi je pense à Marie-Thérèse, qui a l’âge de son prénom, et qui vient au cabinet médical pour me voir. Mais en vrai je la soupçonne de venir pour « voir quelqu’un » parce qu’elle est un peu seule, voyez, Marie-Thérèse. Et bien avec cette merveilleuse invention, elle n’aura même plus besoin de patienter en salle d’attente : elle va au supermarché et Hop, entre deux poireaux, elle voit un monsieur en blouse derrière son écran prêt à lui renouveler son traitement.

    Je suis sûr que Jean-Kevin Machin, jeune entrepreneur s’est dit que c’était génial. Qu’il y avait, et il a sans doute raison, une montagne de bonnes raisons à inventer un truc pareil, à commencer par se faire pas mal de fric. Bien sûr il s’arrangera avec sa conscience, en se persuadant qu’il lutte contre les déserts médicaux et tout et tout.

    Mais écoute, Jean-Kevin Machin, toi et tes potes start-upeurs, j’ai un truc à vous dire, et peut-être que je suis affreusement réactionnaire mais je vais vous le dire quand même : remballez votre pseudo-cabinet médical aka toilettes publiques aka photomaton. Faites ce que vous voulez de votre côté. Construisez la société que vous voulez, mais laissez-nous. Partez devant, on vous regarde.

    « On n’en veut pas de ce monde-là »

    On n’en veut pas pour les patients. On n’en veut pas pour les soignants. On veut voir les patients. Les voir en vrai. Qu’ils nous voient en vrai

    On veut pouvoir soutenir directement leur regard quand leur regard a besoin d’être soutenu. On veut coller le pavillon de notre stéthoscope à la peau sous laquelle bat leur cœur, et gonflent leurs poumons. On veut pouvoir coller le dos de notre main à leur front quand ils se disent fiévreux. On veut pouvoir poser fugitivement la main sur leur épaule quand ils quittent le cabinet après avoir beaucoup pleuré dans l’intimité de notre bureau.

    Tout n’est pas uberisable. Tout ne vaut pas tout

    On a besoin de verticalité. On a besoin de sacré. De lieux sanctuarisés. Où on parle sans peur. Où on est écouté sans jugement. Où un être humain tire l’espace d’une seconde l’isolement dans lequel certains corps d’autres êtres humains sont jetés, en écoutant ce corps. En palpant ce corps. En touchant ce corps. En le faisant exister aux yeux d’une autre personne.

    Il y a des gens dans notre société qui ont besoin de ça. Des personnes jeunes ou moins jeunes, qui vivent seules, même et surtout quand elles sont entourées de plein de gens. Qui ont besoin de ça même dans les grandes villes. Surtout dans les grandes villes même. Pour savoir qu’elles existent encore. Qu’elles existent pour quelqu’un. Qu’elles existent pour de vrai. Ne leur enlevez pas ça. C’est mal. C’est nul. C’est immoral. C’est inhumain. Ne leur enlevez pas ça.

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